Interview de Nicolas SARKOZY dans le Journal du Dimanche

  • Roland CHASSAIN
  • Politique

Interview de Nicolas SARKOZY
Journal du Dimanche - 11 mars 2007
 

Qu’attendez-vous de la déclaration de Chirac ?
Je considère normal et digne de sa part qu’il veuille informer les Français de sa décision et leur en expliquer les raisons. Une fois qu’il se sera exprimé sur son avenir, je ne doute pas qu’il s’engagera dans cette campagne. S’il devait m’apporter son soutien, ce serait un événement politique important. Qu'avec son expérience il dise qui lui semble le plus apte à diriger les affaires de la France, cela aurait du poids.
Vous êtes le candidat de la rupture, ne serait-ce pas délicat d’obtenir le soutien du président sortant?
Si Jacques Chirac devait me soutenir, est-ce que cela voudrait dire que je lui ressemble? Certainement pas, je n’ai pas toutes ses qualités! Nous avons eu des différends et si les Français me faisaient confiance, je ferai de la politique d'une façon différente. Question de tempérament, de génération, d’histoire personnelle. Je veux placer ma candidature sous l’angle de la vérité: je ne biaiserai pas avec les Français, je ne leurs mentirai pas, je ne les trahirai pas. Je veux être le candidat qui dira clairement aux Français ce qu’il fera s'ils me font confiance. C’est ma spécificité. Je suis donc différent de Jacques Chirac. Mais je n’ai aucun doute: s’il devait ne pas être candidat, il fera tout pour que les idées dans lesquelles il croit, triomphent.
Que vous inspire la nomination de Jean-Louis Debré au Conseil Constitutionnel ?
Je n'ai aucun commentaire à faire à ce sujet. Cela créerait de la polémique et je veux m'en éloigner. Je veux en revanche m’engager à ce que toutes les nominations que je ferai, si je suis élu président de la République, le seront fonction de critères de compétence. Le président de la République ne peut pas être l’homme d’un parti, d’un clan, d’une secte. Je ferai ratifier toutes les nominations importantes par le Parlement. Ni la droite, ni la gauche ne sont exemptes de reproches sur le sujet. II est temps de tourner une page. Par ailleurs toute nomination qui apparaît comme l'expression d'une connivence est détestable pour la République et pour l'État.
Que pensez-vous de la stratégie de François Bayrou ?
Sa stratégie a déjà été utilisée: en France sous la IVème République ou en Italie aujourd’hui, c’est la stratégie des majorités d’idées. Dans ce système, celui qui appuie sur l’accélérateur est toujours moins fort que celui qui appuie sur le frein. Celui qui veut dire non, est toujours plus entendu que celui qui dit oui. Imaginons un gouvernement gauche-droite: que fait-on sur les 35heures, sur la régularisation des immigrés, sur la réforme de l’Éducation nationale? Tout le monde dans le même gouvernement, tout le monde dans la même majorité, cela condamne le pays à l’immobilisme dans un premier temps, à la crise politique dans un deuxième. Si ce gouvernement échoue, que reste-t-il comme choix pour les Français? M. Le Pen? Les Italiens ont expérimenté ce système. Résultat? 109 ministres dans le gouvernement parce qu'il faut faire plaisir à tout le monde! Lorsque François Bayrou a été ministre de l’Éducation nationale, il a porté une seule réforme, celle de la Loi Falloux. A la minute où les gens sont descendus dans la rue, il l’a retirée. Je ne crois pas que la France peut se payer le luxe de l'immobilisme.
Comment expliquez-vous sa montée en puissance ?
Pour un candidat qui se disait boycotté par les médias, j’aimerais entendre son commentaire! Il bénéficie du trouble de la gauche autour d’une candidate qui a du mal à rassembler son camp.
Ne craignez-vous pas qu’il morde aussi sur votre électorat ?
Je suis crédité d’environ 30% au premier tour, qu’est-ce que cela serait s’il ne mordait pas chez moi!
Vous provoquez la polémique avec votre ministère de l’immigration et de l’identité nationale, cela n’a-t-il pas des relents vichystes ?
Je suis stupéfait! Vichy, ce sont les lois de 1942 qui stipulaient que les juifs ne pouvaient pas accéder à des emplois. Votre comparaison est douteuse. Si le seul fait de parler de l’identité française évoque Vichy, c’est bien qu’il y a une grave crise de l’identité nationale. C’est avec des raisonnements pareils que l’on porte Le Pen au deuxième tour de la présidentielle. Comprenez-vous que les français ne supportent plus cette pensée unique qui fait que tout devient tabou, même de dire que la France a une identité! Avez-vous seulement lu Renan qui en a si bien parlé.
C’est pourtant le seul qui ait approuvé votre proposition!
Parce que vous faites de Le Pen l’alpha et l’oméga de la vie politique française! Le Pen n’est pas propriétaire de la nation, ni de l’identité nationale et les socialistes ne sont pas propriétaires de la République. Je défends une identité française fondée sur un certain nombre de valeurs sur lesquelles je ne transigerai pas: la laïcité, l’égalité entre les hommes et les femmes, l’égalité pour tous les territoires, la promotion sociale, la valorisation du mérite.

Mais pourquoi lier immigration et identité française ?
Parce que la politique de l’immigration, c’est l’identité de la France dans 30 ans. Ceux qui nous rejoignent doivent la respecter, tout en apportant ce qu’ils sont. Nous ne voulons pas brader les valeurs de cette identité française. Un pays se construit par vagues successives d’immigration. Il est cohérent de vouloir rénover l’intégration à la française en rappelant que la France n’est pas seulement une démocratie où seule compte la loi de la majorité, c’est aussi une République avec des principes et des valeurs. La rupture que je propose, c’est de parler sans tabou. Je suis le candidat qui exprime les idées que pensent et que portent les Français.
Vous êtes accusé d’aller sur les plate-bandes de Jean-Marie Le Pen...
Je suis sans doute l’homme politique qui a le plus débattu avec lui, qui le combat aujourd’hui le plus et qui l’instrumentalise le moins. Je ne vais pas prendre des leçons d’une gauche qui a utilisé le FN pendant des années pour gagner les élections. Quant à François Bayrou, il est prêt à introduire la proportionnelle aux législatives et donc prêt à ce qu’il y ait un groupe Front National à l’Assemblée.
Si vous étiez élu, quelles seraient vos priorités ?

Dès l’été, je proposerai une véritable révolution économique: refaire du travail une valeur centrale, encourager les heures supplémentaires avec exonération des cotisations sociales et de l’impôt afin de redonner du pouvoir d’achat aux salariés. Tout faire pour que les Français deviennent propriétaires de leur logement en permettant de déduire les intérêts d'emprunt du revenu imposable, supprimer les droits sur les donations et les successions pour 95 % des français. Je modifierai les conditions du regroupement familial: pour faire venir sa famille, il faudra un logement, un travail, mais il faudra aussi apprendre le français avant de venir dans notre pays. Je réformerai également l’ordonnance de 1945 et instituerai des peines-plancher pour les multi-récidivistes. Enfin, dès juillet, je proposerai une loi sur le service minimum dans les transports publics.
Reviendrez-vous, comme on le dit, à la police de proximité...
La police de proximité mise en oeuvre par M. Jospin a abouti à ce que, pour la première fois dans l’histoire de France, on a dépassé les 4 millions de crimes et délits. Avec nous la délinquance a baissé de 9,5 %. J’ai changé de stratégie, ce n’est pas pour y revenir. Quant aux atteintes physiques crapuleuses aux personnes elles ont baissé de 5% alors qu’elles avaient augmenté de plus de 42% entre 1997 et 2002.
Quand Villepin et Borloo vous rejoindront-ils ?
Je les vois tous les deux aujourd’hui. Le premier à Beauvau, le second à Matignon.
Votre appartement de Neuilly et votre ISF sont au coeur d’une polémique. Votre défense n’est pas très claire...
J’ai écrit au directeur général des impôts pour lui demander si mon ISF était correctement évalué, calculé, payé. Il m'a répondu pour dire que tout avait été correctement évalué: que ce soit l’appartement, le cabinet d’avocat, la pension alimentaire et la collection de timbres de mon grand-père. Je souhaite que tous les candidats puissent écrire à la direction générale des impôts pour lui demander s’ils sont en règle avec leur évaluation. Je suis le seul à l’avoir fait et a avoir obtenu quitus.
Si vous n’étiez pas élu, quitteriez-vous la politique ?
Si tel était le cas, je m’inclinerais devant le suffrage universel mais j’essaierais de ne pas faire, comme Lionel Jospin, en son temps. Au lieu de réagir, je réfléchirais.

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